Longtemps, on a entendu dire qu’on ne pourrait rien changer au monde culturel sans que les artistes ne veuillent changer les choses. Mais maintenant que les artistes s’engagent de plus en plus dans la transition écologique, il semble que les choses soient un peu plus compliquées. Qui dirige la transition des tournées ?
AVEC : Jérémie Charbonnel, confondateur, Junzi et Emily Loizeau
Modéré par : Boris Picq, cofondateur, Worldwide Festival, chargé de diffusion, SPDRWD, et président-adjoint de Music Declares Emergency France
En partenariat avec Music Declares Emergency France
Mesurer l’empreinte carbone pour mieux agir
Avant de pouvoir réduire l’impact d’une tournée, il faut d’abord le quantifier. En France comme à l’international, plusieurs outils se sont imposés pour aider les artistes et leurs équipes à évaluer leurs émissions de gaz à effet de serre. Le calculateur mis au point par Julie’s Bicycle, par exemple, permet d’entrer les distances parcourues, les modes de transport, la consommation énergétique des lieux et la logistique matérielle, puis de générer un bilan carbone détaillé. Des structures comme le Collectif des festivals éco-responsables en Région Sud ou le guide Green Touring développé par le réseau européen Green Music Initiative proposent des méthodologies adaptées aux tournées de toutes tailles.
Une fois les données compilées, l’enjeu est de rendre ces chiffres lisibles et comparables. « Ce qui n’est pas mesuré n’existe pas », rappelle souvent Boris Picq, qui milite pour une comptabilité carbone standardisée dans le secteur musical. Certains tourneurs commencent à inclure un bilan carbone prévisionnel dans les contrats de cession ou de production, une pratique qui pousse les diffuseurs à s’engager sur des objectifs chiffrés. L’étape suivante consiste à fixer des seuils d’émissions par date ou par spectateur, afin de calibrer les ambitions de réduction sans tomber dans le greenwashing.
Repenser la logistique quotidienne : transport, hébergement et catering
Le transport reste le premier poste d’émissions pour une tournée, loin devant l’énergie scénique ou les déchets. De plus en plus d’artistes, d’Emily Loizeau aux groupes de la nouvelle scène indie, réorganisent leurs itinéraires pour privilégier le train sur les trajets européens, quitte à rallonger le temps de route. Pour les dates éloignées, des solutions comme le partage de véhicules entre artistes partageant une même direction ou la location d’autocars au biogaz se développent. Jérémie Charbonnel, qui accompagne des artistes via l’agence Junzi, explique que « c’est un changement culturel autant qu’organisationnel : il faut accepter de passer une nuit de plus en transit pour éviter un vol intérieur ».
L’hébergement et la restauration suivent la même dynamique. Des plateformes comme Fairbooking ou Green Key recensent des hôtels engagés dans des démarches énergétiques et de réduction du plastique. Sur les tournées, le catering est progressivement confié à des traiteurs bio, locaux et zéro déchet, tandis que les loges remplacent les bouteilles individuelles par des fontaines à eau. Certains tour managers incluent désormais une charte logistique qui engage toute l’équipe sur ces points, du chauffeur au technicien lumière.
Accélérer la transition des festivals et des lieux de diffusion
Du côté des festivals, le mouvement « Drastic on Plastic » lancé par l’AIF (Association des festivals indépendants) a marqué un tournant en 2018, avec l’élimination du plastique jetable sur plus de 80 événements. Aujourd’hui, on va plus loin : alimentation des scènes par des groupes électrogènes à hydrogène vert ou raccordement au réseau bas-carbone, tri des déchets porté à plus de 90 % de valorisation, et toilettes sèches généralisées. Le festival des Vieilles Charrues, par exemple, revendique une baisse de 30 % de ses émissions entre 2019 et 2023 en combinant ces leviers.
Les salles de concert ne sont pas en reste. Des lieux comme L’Aéronef à Lille ou Le 106 à Rouen testent des contrats de fourniture d’électricité d’origine renouvelable et investissent dans l’isolation thermique. Certaines collectivités, comme la Ville de Paris avec le plan « Climat 2050 », imposent des critères environnementaux dans les cahiers des charges des subventions aux lieux musicaux. En parallèle, des réseaux tels que Music Declares Emergency France organisent des ateliers pour aider les petits clubs à entamer leur transition sans attendre de gros financements.
- Alimentation des scènes par énergies renouvelables ou biogaz.
- Tri sélectif renforcé et bannissement du plastique à usage unique.
- Mutualisation du matériel scénique entre plusieurs événements pour limiter les achats neufs.
Faire du public un allié de la transition
Réduire l’impact d’une tournée ne peut se faire sans impliquer celles et ceux qui remplissent les salles. Des artistes comme Emily Loizeau communiquent systématiquement sur l’empreinte de leurs concerts, et certains affichent sur le billet ou dans le mail de confirmation les émissions de CO2 évitées par rapport à une tournée conventionnelle, une manière de normaliser le sujet. Des applications comme Green Ticket proposent même d’acheter un surcoût carbone compensé, intégrant le trajet des spectateurs dans le calcul global.
Les retours d’expérience montrent que les fans sont prêts à modifier leurs habitudes si l’alternative est bien pensée. Encourager le covoiturage ou les navettes depuis les gares, proposer des tarifs préférentiels aux publics venus en transports en commun, et distribuer des gourdes réutilisables à l’entrée sont des mesures efficaces et rapidement acceptées. Pour Jérémie Charbonnel, « le public ne doit pas être vu comme un frein, mais comme le premier moteur de la conversion : quand un artiste explique pourquoi il ne prend plus l’avion, les gens comprennent, et souvent ils adhèrent encore plus fort au projet musical ».
L’espace DD, visions durables pour la culture